Création d’Ondes et Particules, Lê Quan Ninh, par Francisca Bustarret

Avant

J’ai eu le bonheur de créer cette oeuvre de Lê Quan Ninh.
Avec une classe de CM2, et une collègue enseignante prête à toutes les aventures (préalable fondamental), nous avons navigué entre les particularités de cette oeuvre. C’est ceci que nous vous proposons de suivre comme une expérience qui n’en est pas la seule voie. A chacun de trouver ses propres accroches et intérêts.
A – Mes accroches ont été :
– Le travail approfondi sur l’écoute que le compositeur propose.
Lê Quan Ninh m’a fait retrouver, cette révélation qu’a sans doute le nouveau-né, de l’écoute de la composition sonore du monde. Etre en disponibilité permanente et pouvoir goûter des oreilles toutes les propositions qui préexistent à notre envie d’ordonner des sons. Ils sont là, et leur apparition gratuite et non organisée nous fait nous ouvrir à la richesse de cet aléatoire. Goûter aux sons tels qu’ils sont, se laisser entraîner par la qualité de chacun, et la beauté de leur ensemble.
– La composition selon ce compositeur, formalisée par un écrit, révélant la cohérence de son univers, qui se traduit par une grande rigueur de codage d’événements sonores de façon qu’ils apparaissent aléatoires. Ceci étant pensé pour une mise en son d’une forme d’écoute particulière qui lui est chère.
B – La première lecture de sa partition m’a laissée très perplexe !
– Que veulent dire, et à quoi bon toutes ces fléchettes et les millisecondes qui les entourent ? Qu’est-ce que cette façon hyper précise et fermée d’écriture, sans place à l’improvisation ? Pourquoi une telle technicité dans l’écriture pour une réalisation avec des musiciens non professionnels?
Une série de questionnements se sont imposés, auxquels Ninh a répondu à sa façon….

Extraits d’une conversation avec le compositeur

Francisca Bustarret :

– Quel intérêt de demander aux enfants de se baser sur un repère visuel, contraignant leur sens visuel plutôt que sonore ?

Lê Quan Ninh :

– C’est précisément l’équilibre entre l’écoute et la lecture du texte et du chronomètre qui est important à mettre en place, comme une expérience d’interprète à vivre. C’est pourquoi, tout le travail d’écoute et de sensation de l’espace sonore doit être fait avant tout travail sur la partition elle-même.

– Du coup je vois deux façons de la prendre cette composition. La première serait celle que tu proposes, de s’appareiller d’écrans de chronos synchronisés et de travailler les matières groupe par groupe.

– Absolument, en mettant la deuxième façon en tout premier, bien avant le travail avec les chronomètres.

– L’autre façon consisterait à travailler dans la verticalité des sons produits par les 6 groupes et les événements entre les groupes, créer des séquences sonores d’événements et de silences, et sans doute un langage corporel pour le synchroniser ce qui s’apparente à une conduction partagée…

– Oui, on doit trouver toute sorte de manières de faire circuler le son entre les groupes par différents jeux sonores. Tout ceci encore une fois pour que chacun soit dans l’écoute sans être réduit à n’être qu’un exécutant.

– Comment se procurer autant d’écrans ou smartphones?

– Les smartphones sont assez répandus maintenant mais on peut aussi utiliser des écrans d’ordinateurs en avant-scène (il faudrait qu’ils puissent se faire discrets cependant).

– Que signifient les codages en haut des « portées » en millisecondes?

– C’est la durée de chaque « onde ». Aucune n’a la même durée. C’est juste une indication mais qui a une incidence sur la vitesse.

– « Sifflet » c’est une notion très vaste dans notre monde, et sa fabrication très variée. Aurais-tu une idée très précise d’une matière? Bambou? Plastique? Et d’une lutherie particulière ou l’on se débrouille? Comment tu fais pour accorder un sifflet au 1/9 de ton… Je ne sais pas le faire et aimerais l’apprendre !

– A priori, je préférerais les sifflets en bambou. »

Pendant

Côté préparation : il m’a paru nécessaire d’entendre ce que donnerait cette partition. Sachant que ce n’est pas pareil d’avoir une seule source de son (celui provenant de l’ordinateur) au lieu du son dans l’espace, j’ai quand même entrepris de l’enregistrer avec les sons les plus divers possibles.
Tout en faisant défiler l’enregistrement à l’écran, il m’a semblé que cela aiderait les enfants de le voir aussi (connaitre le dessin particulier d’un son). Cela me permettait également de synchroniser chaque son à la virgule près.
Voilà une idée de prompteur pour travailler Ondes et particules, puisqu’il s’avérait de moins en moins probable que les enfants puissent avoir chacun un smartphone ou une tablette ! Nous l’avons proposé au compositeur.

Côté classe : trouver la juste forme entre ce que je pense possible de faire avec les enfants et les intentions de Ninh dans sa trajectoire précise… Heureusement que la classe a cheminé, sur un terrain autre que celui de mes inquiétudes et celui prévu par les nomenclatures de la partition. Grâce à ces détours avec les enfants, on a rejoint le sens véritable de la composition et son univers particulier !
Octobre, premières séances : « affûter l’oreille et préciser les gestes » :
– Beaucoup de dispositifs dans l’espace, des cailloux à faire sonner, le son qui se déplace. Le son loin (enregistrements dehors) et le son au plus près de l’oreille.
– Des écoutes de compositions contemporaines, les plus différentes, vocales, électro, résonances….
– Des massages sonores à deux, un qui reçoit et l’autre qui prend soin de ce qu’il donne à entendre
– Comment fonctionne l’ouïe, l’oreille, micro qui relie des informations au cerveau, et comment on entend tous différemment, sensibilité, mémoire auditive et le temps d’écoute de chacun.
Ensuite est venu la notion « d’organisation sonore » :
– Qu’est-ce que j’entends en faisant des inventaires et ordonnances,
– Qu’est-ce que j’ai envie d’entendre, et petit à petit une notion de composition, avec son/silence/ nuances, densités, le rythme, le chronomètre, la pulsation et l’arythmie…, et autres paramètres du son.
– Travail en groupes, propositions des uns aux autres,
– Composition avec différentes sortes de matériaux, qui rejoignent ceux d’Ondes et Particules, cailloux, bambous, papiers….
Suite aux diverses compositions, nous nous sommes penchés sur le codage :
– Comment transcrire/fixer ce que nous avons fait ?
Fin novembre, chaque enfant a analysé la première page de la partition d’O&P, et puisque silence et densité étaient un terrain connu, on a pu noter des zones, des rôles (groupes) et des matières.
En Janvier, l’annotation de chaque groupe sur son déroulement était fait : à quel moment je change de matériaux, comment on repère les 5 nuances de chacun,… et on s’est lancé, ensemble à la découverte des évènements/silences, d’abord de chaque groupe, et ensuite avec tous les groupes !….
Fin janvier : C’est alors que Ninh nous a rendu visite et nous a fait l’immense cadeau de jouer pour la classe !
Une élève raconte ses frissons en fermant les yeux, et l’impression d’écouter tout un orchestre et pas seulement un musicien. Marion demande à Ninh à quoi il pense avant de commencer à jouer, qu’est-ce qui lui fait commencer de telle façon son jeu ? Ninh répond qu’il ne pense à rien, et leur raconte son plaisir du son qui vient de partout, et qui circule dans l’espace, ce qui fait un instant, un moment.
Il raconte entre autres la méthode de John Cage, sur le hasard et comment le Yi-King (tirage au sort d’origine chinois) a contribué dans l’écriture d’O&P.
Après la présentation-état des lieux de nos travaux sur O&P, il nous fait travailler sur la précision des gestes ; le son sur les pierres ne doit pas avoir d’attaque, pas de sforzando, le son doit être linéaire, les galets plus grands, les pierres ne sont pas les bonnes, et les bambous-sifflets ne conviennent pas, les papiers ne doivent pas sonner en dehors de leur notation (toute prise ou pose étant sonore doit être faite pendant l’évènement) et puis on va passer de 5 à 3 nuances « oh non ! » a répondu la classe, « on veut garder l’impression de pouvoir en faire 5 ! »
Devant l’écran où défilait la vidéo de la partition (muette) de O&P, Ninh a accepté le fait que ce soit une bonne solution en tout cas pour ce premier essai ! Il a travaillé toute la nuit suivante pour rendre une version bien plus lisible (et précise dans les attaques) du logiciel Reaper, qu’il nous a laissée pour poursuivre notre cheminement jusqu’à la date de création ! *
Les enfants qui avaient gardé la version papier, ont pu me signaler une demi-douzaine d’erreurs dans cette version nocturne de Reaper ! Trop forts !
Mois suivants : On a joué, et rejoué au fil des semaines, et je craignais que l’ennui les gagne, mais l’enseignante nous donnait courage, les félicitait de leur capacité de concentration grandissante, et on s’est enregistré…ce qui nous a permis de nous entendre/analyser/corriger, pas mal !

Après

Le 22 mai 2015 à Meylan nous avons fait sonner deux fois O&P, une fois pour des scolaires impressionnés, et le soir pour tout public/parents, et l’émotion a été forte.
Ces enfants ont su restituer une version d’Ondes et Particules d’une tranquillité et concentration extraordinaires, chaque groupe derrière un petit écran qu’eux-seuls pouvaient voir, avec leurs palettes de matières et leur emplacement précis.
Les parents étaient impressionnés par la virtuosité des enfants, par leur enthousiasme, et par l’étrangeté de cette pièce à leurs oreilles.
Les enfants ont écrit à Ninh et lui ont fait part entre autres de leur étonnement qu’il demande à des CM2 d’interpréter cette oeuvre. Ils lui ont dit également leur gratitude de savoir mieux écouter les sons du quotidien, les sons qui nous entourent, malgré leurs difficultés notamment sur les nuances extrêmes, et puis : « 11 minutes c’était trop court ! »
FB, Décembre 2015

* Cette vidéo est téléchargeable ici

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